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Published:April 19th, 2007 05:14 EST
Paroles de liberte

Paroles de liberte

By SOP newswire

Tandis que notre siècle tire à sa fin, on pourrait se demander : que s`est-il passé au cours des cent dernières années ? Beaucoup de choses, assurément - certaines terribles, d`autres plaisantes, et d`autres ni l`une ni l`autre. Reformulons donc la question : Quelle est la chose la plus remarquable qui se soit produite pendant notre siècle ? Chacun, j`en suis sûr, apportera une réponse toute personnelle à cette question difficile (et peut-être mal posée). Les questions capitales ont tendance à me laisser dans l`embarras, mais si je devais suggérer un axe de réponse je suppose que je mettrais à l`honneur l`apparition de la démocratie en tant que forme de gouvernement acceptable avant toutes les autres. Certes, des milliards d`habitants de la planète vivent à l`écart de la démocratie. Pour autant, celle-ci a progressé fort rapidement dans tous les continents et elle a acquis une distinction nominative qu`il aurait été difficile d`imaginer à la fin du siècle dernier. Il ne reste guère de pays non démocratiques qui ne connaissent pas un vigoureux mouvement en faveur de la démocratie.

Si ses ingrédients ont évolué sur une longue période de temps, ce n `est qu`au XXe siècle que l`idée de la démocratie s`est imposée comme forme « normale » de gouvernement à laquelle a droit tout pays, qu`il se situe en Europe, aux Amériques, en Asie ou en Afrique. Auparavant, la question de savoir si tel ou tel pays était « apte à la démocratie » suscitait de longues discussions - les Britanniques, par exemple, invoquaient régulièrement cet argument pour refuser à l`Inde son indépendance. Cette façon de voir les choses a changé récemment seulement, quand on s`est rendu compte que la question était mal posée : un pays n`a pas à être déclaré apte à la démocratie ; au contraire, c`est par le biais de la démocratie qu`il deviendra apte. Il n`y a pas lieu de déterminer à chaque fois, en partant de la case départ, si tel ou tel pays (l`Afrique du Sud, le Chili, le Cambodge, le Congo...) est « prêt pour la démocratie ». C`est aujourd`hui un point acquis. C`est aussi un changement considérable.

Pourquoi la démocratie est-elle importante ? On peut aborder cette question sous divers angles, certains plus sophistiqués que d`autres. Permettez-moi de m`en tenir à des éléments très rudimentaires. Je me propose de mettre en relief trois raisons. Premièrement, la démocratie et les libertés politiques qui y sont associées sont des composantes importantes de la liberté de la personne en général. La liberté est nécessairement indispensable pour vivre bien, et il en va de la démocratie comme il en va de la liberté. Assurément, l`exclusion de la participation à la vie politique de la communauté est une privation considérable.

Deuxièmement, la démocratie peut servir à braquer l`attention politique sur le sort des personnes vulnérables. Les dirigeants doivent être à l`écoute des besoins, des frustrations, des plaintes de la population. Certes, il y a des dirigeants qui savent tendre l`oreille même quand rien ne les y contraint. Mais la démocratie - par le biais d`élections multipartites, de discussions politiques libres, d`une presse libre, etc. - peut garantir cette écoute. Il y a une raison pour laquelle les pays démocratiques, riches ou pauvres, n`ont jamais connu de grande période de famine. Pour commencer, il n`est pas facile de remporter une élection après une famine. Ensuite, les gouvernements des pays démocratiques ne sont pas à l`abri des critiques et de la censure des médias ou du parlement quand des gens meurent de faim en masse. Dès lors, les situations de famine sont confinées aux pays gouvernés par des dirigeants coloniaux ou étrangers (l`Inde ou l`Irlande sous le gouvernement britannique, par exemple) ; aux régimes unipartites (l`Union soviétique dans les années 1930, la Chine en 1958-61, le Cambodge dans les années 1970 ou la Corée du Nord aujourd`hui, par exemple) ; ou aux dictatures militaires (tels l`"thiopie, la Somalie ou le Soudan ces dernières années).

À un degré moins intense mais pourtant important, les populations vulnérables d`Indonésie ou de la Corée du Sud ne s`étaient pas senties vraiment privées de démocratie au moment où la conjoncture s`améliorait dans leur pays, entraînant dans son sillage la phase d`expansion de l`Asie de l`Est. Mais elles se sont rendu compte qu`elles n`avaient pas droit à la parole quand la crise s`est produite. Il en va de même pour le besoin d`une transparence accrue dans la gestion des affaires et du gouvernement. La démocratie a soudain revêtu un caractère central, et l`on ne peut que se réjouir qu`il en soit encore ainsi aujourd`hui. On ne devrait pas avoir à attendre qu`une crise se produise pour donner à la démocratie les honneurs auxquels elle a droit.

Troisièmement, la démocratie facilite la formation de valeurs et de priorités par le biais d`une discussion publique ouverte et d`une participation responsable. L`occasion est ainsi offerte aux citoyens de dialoguer, de comparer leurs notes, de débattre des questions d`actualité, de se comprendre mutuellement. Par exemple, dans le contexte de la baisse des taux de fécondité (dans un monde de six milliards d`habitants), l`idée qu`une famille heureuse est relativement petite - et non grevée d`obligations du fait de la présence d`un grand nombre d`enfants - fait son chemin d`un groupe à l`autre, et le taux de fécondité finit par diminuer. De même, le besoin de justice au sein de la famille fait l`objet d`une prise de conscience croissante à mesure que les nouvelles valeurs se propagent, ce qui signifie que les jeunes femmes ne sont pas contraintes de passer leur temps à procréer et à élever des enfants. On l`a vu en Europe au cours des deux derniers siècles, et on le voit aujourd`hui dans de nombreux pays d`Asie et d`Afrique.

De multiples études statistiques ont confirmé le lien qui existe entre la démocratie et la baisse de la fécondité. Cette observation peut sembler s`inscrire en faux contre le refrain, souvent répété, selon lequel seules les politiques coercitives (et plutôt non démocratiques) ont permis à la Chine de faire baisser son taux de fécondité d`une manière qui a échappé, par exemple, à l`Inde démocratique. Or cette façon de voir les choses est propre à induire en erreur. De fait, beaucoup d`écrits empiriques contemporains mettent en relief l`importance de l`éducation, en particulier celle des filles, pour la réduction des taux de fécondité (sans parler de la baisse du taux de mortalité infantile). Les taux élevés de fécondité nuisent à la qualité de l`existence, en particulier celle des jeunes femmes, puisque les grossesses à répétition et l`éducation des enfants peuvent nuire considérablement au bien-être et à la liberté des jeunes mères. De fait, c`est précisément ce lien qui rend l`autonomisation des femmes si efficace pour réduire le taux de fécondité - par exemple si la femme a un emploi ou qu`elle puisse poursuivre ses études. Les jeunes femmes ont une fort bonne raison d`avoir moins d`enfants, et l`étendue de leur influence sur les décisions familiales s`accroît proportionnellement à leur degré d`autonomisation.

Même si le taux moyen de fécondité de l`Inde est supérieur à celui de la Chine, il est intéressant de noter que, dans les régions de l`Inde où l`éducation des filles et l`autonomisation des femmes sont plus avancées qu`en Chine (en particulier au Kerala), ce taux est nettement plus faible qu`en Chine, et ce en l`absence de mesures contraignantes. Alors qu`en Chine le taux de fécondité est passé de 2,8 à 2 entre 1979 (année de l`imposition de la politique de l`enfant unique et d`autres mesures coercitives) et 1991, il est passé de 3 à 1,8 au Kerala au cours de la même période. Le Kerala continue de devancer la Chine sur le plan tant de l`éducation des filles que de la baisse de la fécondité (vers le milieu des années 1990, le taux de fécondité dans cette région de l`Inde était de 1,7 %, contre environ 1,9 % en Chine).

Le rayonnement de la démocratie est assurément une éminente contribution du XXe siècle. Notons cependant que l`acceptabilité normative de cette forme de gouvernement s`est développée plus rapidement que son application dans la pratique. Le recours croissant au vocable lui-même, y compris de nos jours dans les régimes non démocratiques, illustre l`écart qui existe entre les normes acceptées et les faits. Puisque la moitié du travail est déjà fait, le nouveau siècle devra accomplir le reste. Je forme l`espoir - et je prévois même - que la démocratie restera un thème central tout au long des premières décennies du XXIe siècle. Nous pourrions être plus mal lotis.

Source:DoS